Voici un deuxième article "Point de vue" écrit par Sophie en réponse (mais l'article va plus loin qu'une simple répone) à un commentaire écrit par Matthias à propos de l'article "Le Point de vue de....Sophie".Pour plus de lisibilité les commentaires se trouveront désormais au dessus des photos.
La réalité économique.
L’économiste Bernard Maris enseigne à Paris 8, il est l’auteur de Lettre ouverte aux gourous de l’économie qui nous prennent pour des imbéciles (Albin Michel, 2000) et entre autres d’un savoureux Antimanuel d’économie (Bréal, 2003). Je pensais à ces textes en lisant le commentaire anonyme et peu visible de ma dernière contribution que je viens juste de découvrir. Y répondre est l’occasion de développer un nouveau point de vue, sur la « réalité économique », cette fois-ci.
Je n’ai pas vraiment envie d’essayer de te faire changer d’avis : autant tenter de convaincre Jean-Marc Sylvestre… et je crois qu’on pourra se passer de lui pour changer la société… En revanche, ce qui me paraît important dans ton message, c’est son imprégnation par la pensée unique, on croirait entendre la chronique du susdit.
En somme, tu penses que l’existence humaine est tributaire de ce que tu nommes la réalité économique. Chacun devrait se résigner à subir les conséquences de la mondialisation comme celles des changements de saison : fatalité et lois naturelles ? Le but des entreprises est de faire toujours plus de bénéfices, croître, lutter contre ses concurrentes dans un combat à mort. C’est sans doute la réalité des entreprises, j’en conviens. Mais cette logique est aussi celle des parasites dont la seule raison d’être est leur propre développement sans limite au détriment de leur hôte et de leurs voisins, y compris jusqu’à leur destruction. « Réalité économique», l’argument massue qui doit ramener à la raison les rêveurs utopistes, et tous ces gens qui refusent d’être licenciés au fil des exigences des actionnaires ! Et bien ce que tu nommes « réalité économique », je l’appelle « délire » (et parfois « fascisme », selon mon humeur). Un délire construit, logique – comme tout délire, c’est d’ailleurs en cela qu’il peut prendre le pas sur le réel –, partagé par beaucoup d’individus, certes. Pourquoi ? Fascination du pouvoir ? nécessité d’expliquer le sens de la vie ? satisfaction de l’idéal du moi ? Le délire capitaliste obéit aux mêmes processus que les religions, que les fanatismes de tout poil, de la monarchie de droit divin à la théorie du surhomme.
Tu opposes à la réalité économique l’utopie que j’appelle le quotidien du vivant, celui des humains particulièrement. La réalité de tous ceux qui mangent, dorment, aiment, travaillent, tombent malades et meurent, ceux qui voient en l’autre, jour après jour, une belle raison de vivre… et pas un concurrent… bref, des enfants naïfs qui ne connaissent rien aux lois de l’économie, n’est-ce pas ? Ceux qui doivent paraître un peu moins réels parce qu’ils sont moins brutaux, moins guerriers ? Auquel cas, la réalité ne serait que ce qui est le plus frappant, le plus implacable.
Que ce soit à l’échelle des entreprises ou des individus, le désir d’accumulation bien au-delà non seulement des besoins mais même des capacités de consommation est pathologique. Qu’une petite ploutocratie jouisse (car c’est le terme, je pense) d’empiler des millions, voire des milliards et pour cela condamne des milliards de PERSONNES à vivre difficilement, voilà qui relève du pur délire. Délire de puissance, délire au même titre qu’un type qui jouirait d’avoir 5000 packs de lait chez lui, sans même aller jusqu’à dire qu’il en jouit d’autant plus que les autres n’en ont pas.
Alors certes encore, la réalité, c’est qu’il y a un bon paquet de personnes qui pensent réellement (tout délirant croit à son délire, c’est la caractéristique du délire) qu’il faut accumuler les biens, l’argent, le pouvoir – ce que notre société appelle « la réussite » – pour vivre bien. Il y a un bon paquet de personnes qui pensent faire partie de ce qu’elles aiment appeler « l’élite », et encore pas mal qui espèrent l’intégrer.
La « réalité économique » est-elle une loi naturelle ? C’est une création humaine, un OUTIL pour organiser la vie collective. Un moyen pas une fin en soi. Il y en a, dont je fais partie, qui pensent que l’économie est un moyen de créer des richesses pour et seulement pour l’intérêt général, où la mise en commun des compétences de chacun permet à tous de vivre mieux que par ses propres moyens. C'est le pacte social. Il y a ceux qui y voient un moyen de créer infiniment des richesses, pour l’enrichissement de certains et leurs privilèges, écho du besoin primitif d’être distingué, préféré, besoin impérieux d’être au-dessus des autres (reflet de quelle peur ?). Frontière entre la civilisation et la barbarie, entre le droit et la loi du plus fort. C’est là que la brutalité de la loi du plus fort paraît toujours plus réelle que le droit, tous les fascismes s’y sont référés : le pouvoir physique de contraindre, de menacer, le prédateur et la proie, le maître et l’esclave. De même, ils ont tous élaboré de savantes constructions théoriques pour justifier leurs actes. L’animalité de l’être humain servie par la puissance du désir qui le caractérise : Conjonction qui peut en faire un parfait candidat au parasitisme et au fascisme. Mais certes, rien ne t’empêche d’espérer faire partie des plus forts, des plus riches, des battants. Rien ne t’empêche non plus d’appeler cela la réalité. J’aimerais seulement que ce discours soit un peu plus conscient de lui-même (et là, c’est vrai, je rêve complètement) et mesure sa propre portée, le projet de vie collective qu’il sous-tend.
Quand je pense à la bourse, en bonne rêveuse que je suis, j’imagine une sorte d’immense tripot où des joueurs fiévreux font monter les paris dont les enjeux sont la vie quotidienne de gens réels, qui aspirent à manger en paix tous les jours, qui aimeraient bien ne pas passer leur vie - même plus seulement à la gagner - mais à survivre en se demandant comment ils vivront le lendemain s’ils sont licenciés, ne pas être les paramètres variables des rêves de quelques actionnaires, les dégâts collatéraux de ceux qui jouent à qui pisse le plus loin à l’échelle mondiale.
Mais, bon, je te comprends : quelques cours d’économie, voire quelques chroniques dans les médias, avec éventuellement un petit portefeuille d’actions et on fait partie des initiés, on joue dans la cour des grands, de ceux qui savent, qui font le monde, c’est tellement flatteur de se raconter l’histoire comme ça. Tous les pouvoirs sont racoleurs. Et la vie devient un combat, la liberté devient liberté d’entreprendre, l’égalité devient mise en concurrence « non-faussée », la fraternité… ? bah, celle-là, elle est tombé aux oubliettes… qui s’en soucie ? Quelques philosophes utopistes et chevelus qui s’inquiètent des bégaiements de l’histoire : le retour de la tentation de faire partie des maîtres, se rallier au camp du vainqueur présumé en adhérant à son discours. Fascination pour le pouvoir qui fait pétiller les regards d’un mélange complexe d’ambition, d’envie et aussi d’une telle soumission qu’on abdique son propre esprit critique. Les "raisonnables" appellent cela réalisme, pragmatisme… Certains "rêveurs" l’appellent collaboration, opportunisme, endoctrinement voire faiblesse selon le degré de perméabilité à la pensée unique en vigueur… Ce n’est qu’une question de point de vue. A mes yeux, ceux qui affirment que l’être humain est plus performant quand il est en compétition continuent de jouer à la guéguerre comme lorsqu’ils avaient 5 ans et un sérieux rival à abattre. La vie n’est pas un champ de bataille où il faut être à tout prix le meilleur. Car la réalité aussi, c’est que l’être humain a la fâcheuse tendance, en dépit des « lois naturelles de l’économie », à donner le meilleur de lui-même pour faire plaisir, à lui-même et à autrui… encore faut-il qu’il en ait envie. La menace, la peur, la précarité peuvent mobiliser – et épuiser – son énergie à plus ou moins long terme, mais détruisent à coup sûr et très vite ce désir, précieux désir qu’on ne peut pas transcrire en équation dans les tableaux prévisionnels.
Alors qu’est-ce que la réalité humaine ? Certainement pas la question des financements dont tu nous parles. Et il ne faut pas oublier qu'un pacte inéquitable n'est qu'un contrat de dupe. J'imagine que des économistes devraient en comprendre les conséquences, sinon ils peuvent toujours lire Rousseau, encore un doux rêveur dépassé qui serait sans doute taxé d’immobilisme aujourd’hui.
Sophie Leconte.
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